Pierre Péru, témoignage

Témoignage de Pierre Péru, réfugié, expulsé et résistant de
l’Alsace-Lorraine, président du GERAL (Groupe des Expulsés et
Réfugiés d’Alsace et Lorraine) et du PRAF (Patriotes
Réfractaires à l’Annexion de Fait)

 Pierre Péru présente son témoignage aux élèves.

Pierre Péru présente son témoignage aux élèves.

En ce 24 février 2005, l’accord nous est donné par le proviseur et par le
proviseur-adjoint et ses professeurs en la personne de monsieur Subiali et
les élèves du lycée de les recevoir au Lycée Joseph Storck de Guebwiller.
Ils nous permettent de ne pas oublier l’authenticité des événements
historiques. Votre présence nous fait chaud au cœur ainsi que votre
accueil, le devoir de mémoire doit être inscrit et assuré par votre relève
car nous arrivons à un âge où vous les jeunes seront amenés à prendre la
relève, c’est à dire par de multiples fonctions dans les associations. Pour
ne pas effacer le souvenir de nos et de vos anciens, vous êtes invités
parmi nos associations patriotiques qui seront marquées par votre
présence aux cérémonies.
Je félicite ces demoiselles qui étaient à la cérémonie de la commémoration
de la Libération de Guebwiller du 4 février 2005 avec Monsieur Subiali.
C’est une présence qui assure la relève à l’horizon, soit aux monuments
aux morts, soit aux dépôts de gerbe, à titre de bénévolat ou à d’autres
titres (secrétaires, trésoriers, comptables).
C’est une chose courante que nous faisons et nous rappelons à nos jeunes
qu’il ne faut jamais sombrer dans le racisme ni dans le fanatisme, ni la
criminalité, ni la délinquance, ni la drogue. La drogue est une destruction
du cerveau humain qui engendre parfois des actes irréfléchis. Je sais que
vous êtes bien entourés par vos parents et par vos professeurs, soyez
vigilent par rapport au racisme.
Le lycée Storck a le privilège de commémorer le soixantième anniversaire
du retour des survivants de la Deuxième Guerre Mondiale, c’est à dire des
réfugiés, des expulsés et des réfractaires à l’annexion de fait de l’Alsace-
Lorraine.
Nous pourrons ensemble relater l’infamie du nazisme , suite à l’annexion
des trois départements, 430 000 personnes refusant de reconnaître le régime
nazi ont été expulsées, la plupart ont connu les wagons à bestiaux, il n’y a
eu aucun respect de la personne, certains ont vécu quatre jours enfermés
dans ces wagons, sans hygiène, ils ont été traités comme des animaux.
Toutes les religions et toutes les ethnies ont été concernées, certaines
personnes ont été piétinées sous la menace des SS, de leurs chiens et de leurs
fouets. Pendant le trajet, les trains étaient bombardés et mitraillés.
1300 personnes ont connu les trois-quatre jours de détention à l’institut
Saint-André à Cernay avant leur expulsion, ces personnes ont vécu sous
la tyrannie et la cruauté des SS.
Il y a eu aussi l’évacuation du couvent des soeurs du Hohwald réfugié à
Clairvivre.
Dès le 15 juillet 1940, les premiers déportés partaient pour Schirmeck,
par la suite, l’université de Strasbourg était évacuée à Clermont-Ferrand.
118 professeurs et étudiants ont été déportés vers Auschwitz et
Buchenwald. N’oublions pas les tragédies de Tulle et d’Oradour-Sur-Glane.
Tulle a subi l’horreur le 9 juin 1944, Oradour-Sur-Glane le 10 juin 1944
avec 642 morts. Le village de Maillet en Indre et Loire, où vivaient 88
réfugiés et expulsés alsaciens et mosellans a subi lui aussi les atrocités
des nazis. Sur 642 habitants 124 furent massacrés, les SS tuèrent les
gens dans leurs maisons, et tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin,
ils incendièrent au phosphore la moitié du village.
Mes parents, ma sœur Françoise âgée de 18 mois et moi, sommes partis à
Viroflay en région parisienne. Mes parents avaient été expulsés en raison
de leurs sentiments francophiles le 22 septembre 1940. Nous faisions
partis du convoi de Mulhouse qui devait nous expulser vers la zone non occupée,
lorsque nous avons réussi à échapper à la vigilance des nazis
pour reprendre le train pour la région parisienne. En effet, mes grands parents
habitaient à Viroflay, mon grand-père, Julien Baudequin était
préparateur en pharmacie dans une office qui appartenaient à des Juifs.
Un jour la Gestapo est arrivée dans une pharmacie pour lui demander où
se cachaient ses patrons, et ils étaient entrain de l’arrêter lorsque un
officier allemand est entré dans la pharmacie et leur a dit de le laisser
tranquille car mon grand-père ignorait tout de la cachette de ses patrons
et il voulait continuer à être servi par lui.
Un souvenir à Viroflay m’a marqué à jamais. Je marchais avec ma mère et
ma grand-mère sur la route nationale de Viroflay à Versailles, lorsqu’un
SS a abattu d’une balle en pleine tête un jeune homme qui souriait en
face de lui !!!
Mes grand-parents ont hébergé et aidé leur voisin, du nom de Raymond
Trémont car il était résistant, les SS l’ont jeté à terre et lui ont fracassé la
tête à coup de crosse de revolver puis il a été déporté dans des camps de
concentration. Il en est revenu avec de multiples séquelles physiques et
psychologiques.
Après cet épisode dramatique, nous ne pouvions plus rester à Viroflay car
nous y étions clandestinement.
Nous avons rejoint la zone non-occupée à Roussines en Charentes.
Le chanoine de Roussines, du nom de Beyssac était un grand résistant. Il
avait un dispensaire, et il recevait des messages de la résistance, il a
demandé l’autorisation de mes parents pour que je transmette les
messages entre les lignes car j’étais un très jeune expulsé, j’avais onze
ans, et j’étais peu connu dans la région, j’étais donc insoupçonnable.
Le chanoine Beyssac travaillait pour le réseau du colonel Bernard qui lui-même
était en relation avec le colonel Rémy

En 1943, une patrouille allemande m’a tiré dessus et m’a blessé, je ne

suis revenu à Mulhouse qu’au mois de novembre 1945, nous français qui
avions rejeté le nazisme, nous ne pouvions rentrés dans notre région, car
à partir du 8 mai 1945, s’était mise en place l’épuration. Les
collaborateurs étaient traqués.
Je suis rentré au mois de novembre 1945, plus rien n’était en place, nous
étions partis avec 25 kilos de bagages et nous sommes revenus avec rien,
tous les habitats étaient occupés, nous arrivions dans notre ville après six
mois d’interdiction, nous étions comme des mendiants dans la rue, nous
n’avions plus rien. En 1940, ma famille avait été expulsée et nos biens
avaient été mis sous séquestre par les nazis car nous avions été déclarés
« ennemis du peuple et du Reich ».
Attestation du Ministère des Affaires Étrangères confirmant la mise sous
séquestre des biens de la famille de Pierre Péru par les autorités nazies.
L’accueil n’était pas très chaleureux. Je suis rentré à l’école Kléber de
Mulhouse, j’avais presque quatorze ans, je savais un peu lire mais à peine
car nous n’avions plus été à l’école pendant la guerre. Je suis tombé sur
un professeur qui me disait « Péru Pierre, il faudrait te réveiller car j’ai
promis à tes parents que tu réussirais le certificat d’étude » mais la guerre
m’avait tellement marqué que j’étais parfois un peu distrait. J’ai
finalement réussi mon certificat d’études à 15 ans et demi. Cela ne m’a
pas empêché d’apprendre mon métier. J’ai vécu ces événements comme
madame Picard et monsieur Benda, nous pouvons donc nous permettre de
vous les raconter. Nous sommes finalement des survivants de cette
sombre période.
Je voudrais aussi vous raconter les souvenirs de mes voisins, une
famille d’italiens naturalisés expulsés de Mulhouse à Carpentras, la famille
Manarelli s’était liée d’amitié avec le boucher local qui jouait un rôle dans
la résistance. Un jour, monsieur Manarelli a retrouvé le boucher accroché
à un crochet de boucherie.
Je ne voudrai pas oublier que beaucoup d’expulsés se sont impliqués dans
la résistance et se sont engagés dans les FFI (Forces Françaises de
l’Intérieur), les FFL (Forces Françaises Libres), les FTP (Francs-Tireurs
Partisans) et le GMA (Groupe Mobile d’Alsace). Certains n’étaient pas
encadrés, 600 maquisards dans le Vercors prirent des planeurs allemands
par erreur, les nazis les exécutèrent tous, ce fut un carnage.
N’oublions pas les combattants africains. Il faut aussi penser aux justes
qui risquaient leur vie en cachant des juifs. Rappelons-nous aussi du
grand rôle des passeurs. N’oublions pas les incorporés de force et les
malgré-elles, les torturés, les peuples nomades et les déportés au nombre
de 10 Millions dont 6 millions de juifs déportés.
Je vous demanderai d’avoir une pensée pour le général De Gaulle, Jean
Moulin, Pierre Brossolette, Jacques Chaban-Delmas, un des plus jeunes
général de France à 29 ans, le colonel Bergé qui a libéré une partie de
l’Alsace et beaucoup de résistants anonymes.
Je vous invite aussi à vous rendre à Oradour-sur-Glane et aussi à
Chasseneuil où se trouve un des plus grands monuments de la Résistance,
2255 tombes de résistants israélites, de soldats africains, des combattants
des FTP, des FFI et des FFL ainsi que des civils. N’oublions pas les
souffrances des populations civiles dans leur vie quotidienne, seules les
cartes de rationnement permettaient de se nourrir, ma mère faisait 6
kilomètres à pied pour chercher à manger.
La honte de la France fut Vichy et ses dérives, notamment la milice dans
laquelle s’était impliquée beaucoup de Français. Vichy a aussi été complice
de beaucoup de déportations de juifs.
Mais on doit tous les honneurs à ceux qui ont pris le chemin de la
Résistance. Je vais vous lire une lettre de Henri Martel, fusillé par ordre
des autorités pétainistes, le 14 avril 1942, fils du député communiste,
lequel se trouvait détenu à Maisoncarrée. Il fut exécuté en même temps
que 29 autres jeunes militants du parti communiste dont certains avaient
moins de 20 ans, pour qu’aucune trace ne reste de ces 30 héros tombés
dans le nord de la France, les nazis déchirèrent toutes les lettres d’adieu
écrites par les victimes. Certaines lettres parvinrent tout de même à être
sauvées, notamment cette carte envoyée par Martel à son père, son autre
fils fut fusillé par les Allemands en avril 1943.
Je vous lis cette carte :« Comme toi, je serai courageux, je serai digne de
tous ceux qui souffrent enfermés par le triomphe de leur idéal, j’ai la
certitude que ceux qui survivront et que les générations futures seront
heureuses grâce à notre sacrifice, nous avons bien choisi notre route, j’ai
une ferme confiance en l’avenir »
C’est en nous laissant méditer ces paroles historiques que je conclue ce
témoignage et ce discours et je m’adresse encore à vous pour que
triomphe la paix dans le monde, en rappelant que nul ne doit jamais
dominer son prochain.

Décès de Monsieur Pierre Péru le 10 janvier 2011

Chevalier de l’Ordre  National du Mérite
Président Départemtal du PRAF
Vice Président de l’Association des Amis du Mémorial Alsace-Moselle
Invalide de Guerre – Ancien Combattant
 
 

Monsieur Péru à droite de la photo attendant le Président pour lui remettre son livre.

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