Aujourd’hui, Montreux-Vieux apparaît comme un paisible village du Sundgau. Pourtant, il fut durant près de huit siècles le centre d’une importante seigneurie dont l’influence dépassait largement les limites de la commune actuelle. Bien avant la construction du canal du Rhône au Rhin, bien avant l’arrivée du chemin de fer, ce territoire commandait déjà l’un des passages les plus stratégiques de l’Est de la France.
L’histoire de Montreux-Vieux ne commence donc pas avec les locomotives ou la frontière franco-allemande. Elle plonge ses racines dans les premiers siècles du Moyen Âge, à une époque où l’Alsace était encore un duché et où les grandes familles nobles façonnaient la carte politique de l’Europe.
Un nom hérité des premiers temps du christianisme
Le nom ancien de Münsterol ou Altmünsterol intrigue depuis longtemps les historiens.
Il provient du latin Monasterium, qui signifie « monastère » ou « église ». Cette étymologie laisse penser qu’un établissement religieux existait ici très tôt, probablement dès l’époque mérovingienne ou carolingienne.
Le qualificatif Alt (vieux) ne fut ajouté que beaucoup plus tard, lorsque fut fondé Jungmünsterol, l’actuel Montreux-Jeune.
Cette origine rappelle que Montreux-Vieux est l’un des plus anciens villages du Sundgau.
Une position géographique exceptionnelle
Si Montreux-Vieux est devenu une seigneurie importante, ce n’est pas un hasard.
Le village occupe le Seuil de Montreux, point de passage naturel entre les Vosges et le Jura.
Depuis la Préhistoire déjà, ce couloir permettait de rejoindre facilement la vallée du Rhin, la Bourgogne, la Lorraine et la vallée du Rhône.
Les Romains, puis les marchands du Moyen Âge, les armées, les pèlerins et les voyageurs empruntaient naturellement cet itinéraire.
Cette situation stratégique explique pourquoi, plusieurs siècles plus tard, les ingénieurs choisiront exactement le même passage pour faire passer :
- le canal du Rhône au Rhin en 1833 ;
- la ligne de chemin de fer Paris-Bâle en 1858 ;
- puis la grande gare frontière de Montreux-Vieux.
En réalité, les ingénieurs du XIXᵉ siècle n’ont fait que reprendre un itinéraire utilisé depuis plus de mille ans.
Une terre des ducs d’Alsace
Les plus anciennes traditions rapportent que la seigneurie appartenait aux ducs d’Alsace.
Le plus célèbre d’entre eux est Attich, également connu sous le nom d’Étichon.
Ce personnage, qui vécut au VIIᵉ siècle, possédait d’immenses domaines dans tout le Sundgau.
Il est surtout connu pour être le père de Sainte Odile, devenue la patronne de l’Alsace.
Selon plusieurs chroniqueurs, Attich aurait offert à sa fille le domaine de Heimersdorf où s’élève encore aujourd’hui une chapelle qui lui est consacrée.
Il est donc très probable que Sainte Odile ait parcouru à plusieurs reprises les terres de Münsterol.
On imagine aisément les chemins forestiers reliant Heimersdorf, Altkirch et Montreux, bien avant l’existence des routes modernes.
Des ducs aux comtes d’Eguisheim
À la disparition des Étichonides, leurs domaines passent aux comtes d’Eguisheim.
Cette famille est l’une des plus prestigieuses de toute l’Alsace.
Son membre le plus célèbre est Brunon d’Eguisheim, devenu en 1049 le pape Léon IX.
Son père, Hugues IV, avait fondé quelques années auparavant la célèbre abbaye d’Oelenberg.
Ainsi, durant tout le XIᵉ siècle, Münsterol se retrouve au cœur d’un vaste réseau de possessions appartenant aux plus puissantes familles de Haute-Alsace.
Les comtes de Ferrette prennent le relais
Au XIIᵉ siècle, la famille d’Eguisheim disparaît.
La seigneurie revient alors aux comtes de Ferrette, véritables maîtres du Sundgau.
Le château de Ferrette devient l’un des principaux centres du pouvoir régional.
Le comte Frédéric de Ferrette fonde en 1105 le prieuré Saint-Morand à Altkirch, futur lieu de pèlerinage célèbre dans toute l’Alsace.
C’est sous leur domination que la seigneurie de Münsterol prend véritablement son essor.
La naissance d’une grande seigneurie
À cette époque, la seigneurie couvre un territoire beaucoup plus vaste que la commune actuelle.
Au XV è siècle elle comprend notamment :
- Montreux-Vieux,
- Montreux-Jeune,
- Schlossmünsterol, (Montreux-Château)
- Chavanate
- Willer (aujourd’hui Romagny),
- Magny,
- Lutran,
- Cunelières,
- Bretagne,
- Chavannes-les-Grands,
- Chavannes-sur-l’Étang,
- Foussemagne,
- Fontaine,
- Valdieu,
- Frais
- Autrage
- Eschène
- Brebotte
- Petit-Croix.
L’ensemble représente plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles, de forêts, d’étangs, de moulins et de pâturages.
Le château de Schlossmünsterol en constitue le centre administratif et militaire.
Un château construit pour contrôler le passage
Le château est probablement construit au XIIᵉ siècle.
Son emplacement n’est pas choisi au hasard.
Il domine les marécages de la Saint-Nicolas et contrôle l’unique passage praticable entre les vallées.
Les fossés sont alimentés naturellement par les eaux voisines.
Le château devient pratiquement imprenable.
Pendant plusieurs siècles, il protège les routes commerciales reliant :
- Strasbourg,
- Bâle,
- Belfort,
- Besançon,
- Dijon,
- la Bourgogne.
Chaque marchand traversant la seigneurie doit s’acquitter de droits seigneuriaux.
Cette activité représente une source de revenus considérable.
Les chevaliers de Münsterol
Les premiers seigneurs connus apparaissent dans les textes en 1170.
Il s’agit des chevaliers de Münsterol.
Les recherches de Daniel Lougnot apportent aujourd’hui une précision importante.
Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, ces chevaliers ne sont pas les véritables seigneurs de Montreux.
Ils appartiennent à la catégorie des ministériaux.
Au Moyen Âge, les ministériaux sont des chevaliers au service d’un grand seigneur.
Ils administrent les terres, rendent la justice, lèvent les hommes d’armes et assurent la défense militaire.
Avec le temps, ils acquièrent eux-mêmes des terres, contractent des alliances avec la petite noblesse régionale et finissent par prendre le nom de leur domaine : de Montreux-Vieux.
Leur famille disparaît vers le milieu du XVe siècle.
Les véritables seigneurs de Montreux
Les véritables seigneurs appartiennent à une toute autre lignée.
Ils descendent du mariage de Ferri de Lorraine, petit-fils du duc de Lorraine, avec Agnès de Ferrette, héritière de l’une des plus puissantes familles d’Alsace.
Cette origine prestigieuse explique pourquoi les Montreux jouent rapidement un rôle politique considérable.
Ils possèdent des terres :
- dans le Sundgau ;
- en Franche-Comté ;
- dans le comté de Montbéliard ;
- en Lorraine ;
- jusque dans le Bassigny.
Leur influence dépasse largement les frontières de l’Alsace.
Une famille ouverte sur toute l’Europe
Les Montreux ne sont pas seulement de grands seigneurs.
Ils sont aussi des hommes cultivés.
Daniel Lougnot rappelle que plusieurs d’entre eux fréquentent les universités de Bologne, Heidelberg, Bâle, Orléans ou encore Bourgogne, où ils étudient le droit, la théologie ou l’administration.
Cette double culture, française et germanique, constitue un atout majeur dans une région située au carrefour de plusieurs États. Elle leur permet de servir aussi bien les ducs de Bourgogne que les empereurs du Saint-Empire, tout en entretenant des liens avec les grandes familles du royaume de France.
Leurs alliances matrimoniales témoignent également de leur rang. Les Montreux s’unissent aux Faucogney, Haraucourt, Parroye, Masevaux, Hagenbach, Montjoie ou encore Schellenberg. Ces mariages renforcent leur influence politique et leur assurent des possessions bien au-delà du Sundgau.
Jean Ier de Montreux, au sommet de la puissance familiale
Parmi les membres les plus illustres de cette lignée figure Jean Ier de Montreux, né à la fin du XIIIᵉ siècle. Son mariage avec Jeanne de Faucogney lui ouvre les portes de la haute noblesse bourguignonne. Il devient même le beau-frère d’Isabelle de France, fille du roi Philippe V le Long, une parenté exceptionnelle pour un seigneur sundgauvien.
Le document conservé aux Archives départementales du Haut-Rhin et daté du 25 juillet 1351 nous montre Jean de Montreux prenant une décision importante : afin d’assurer la défense et la stabilité de sa seigneurie, il concède en fief plusieurs villages – Willer (aujourd’hui Romagny), Menglatt (Magny) et le hameau disparu de Bongarten – au puissant bourgeois bâlois Jean Meiger de Huningue. Cet acte illustre les liens étroits qui unissaient alors la noblesse locale et les grandes familles marchandes de Bâle.
Le déclin d’une dynastie
Quelques décennies plus tard, en 1386, le destin de la famille bascule lors de la bataille de Sempach, où les troupes des Habsbourg affrontent les Confédérés suisses. Frédéric II de Montreux y trouve la mort aux côtés de nombreux chevaliers alsaciens.
Peu à peu, la lignée s’éteint et la seigneurie passe aux Reinach, qui en conserveront la possession jusqu’à la Révolution française. Leur lion noir sur fond d’or, devenu le symbole héraldique de Montreux-Vieux en 1971, demeure aujourd’hui le témoin de cette longue histoire.

Sources : Les blogs WordPress montreux-vieux.net, Facebook Le blog de Montreux-Vieux, M. Daniel Lougnot












