Les locomotives de Montreux-Vieux : l’extraordinaire aventure de la vapeur au cœur d’une grande gare frontière
Pendant plus d’un siècle, les locomotives ont façonné l’histoire de Montreux-Vieux. Bien avant que le village ne s’éveille, leurs sifflets déchiraient le silence de la campagne sundgauvienne. Les épais nuages de vapeur s’élevaient au-dessus des voies, les coups de marteau résonnaient dans les ateliers et le va-et-vient incessant des machines rythmait la vie quotidienne des habitants.
Située sur la grande ligne internationale Paris – Mulhouse – Bâle, la gare de Montreux-Vieux occupait une position stratégique unique. Après l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871, elle devint une véritable gare frontière entre la France et l’Empire allemand. Des milliers de voyageurs, des soldats, des commerçants et d’innombrables marchandises y transitaient chaque année. Les locomotives en étaient les véritables reines : elles tiraient les grands express internationaux comme les modestes trains omnibus, assuraient les manœuvres dans la gare et participaient au développement économique de toute la région.
Le blog de Montreux-Vieux rassemble aujourd’hui une remarquable collection de photographies, de cartes postales, de plans, d’archives ferroviaires et d’articles de presse qui permettent de revivre cette formidable aventure.
Un dépôt de locomotives au cœur de la vie montreusienne
Le dépôt de Montreux-Vieux était un véritable centre technique où rien n’était laissé au hasard.
À chaque arrivée, les locomotives étaient examinées par les équipes d’entretien. Les chauffeurs vidaient les cendriers, nettoyaient les boîtes à fumée, tandis que les mécaniciens vérifiaient les bielles, les organes de roulement, les freins et la chaudière.
Les immenses grues hydrauliques remplissaient rapidement les tenders en eau, indispensable à la production de vapeur, tandis que les grues à charbon rechargeaient plusieurs tonnes de combustible avant le prochain départ.
Lorsque cela était nécessaire, certaines pièces étaient remplacées sur place dans les ateliers du dépôt. Les locomotives les plus fatiguées rejoignaient ensuite les grands ateliers du réseau pour des réparations plus importantes.
Autour de cette activité gravitait tout un monde : mécaniciens, chauffeurs, ajusteurs, forgerons, chaudronniers, lampistes, aiguilleurs, gardes-freins, agents de manœuvre, chefs de dépôt et employés administratifs. Pour beaucoup de familles de Montreux-Vieux, le chemin de fer représentait un emploi stable et une véritable fierté.
En 1921, lorsqu’est évoqué un possible transfert du dépôt vers Mulhouse ou Belfort, c’est toute la commune qui s’inquiète. Une telle décision aurait entraîné la disparition de dizaines d’emplois, la fermeture du buffet de la gare, la suppression de plusieurs trains express et une baisse importante de l’activité commerciale du village. Heureusement, ce projet ne fut jamais réalisé.
La rotonde : un chef-d’œuvre de l’architecture ferroviaire
À quelques dizaines de mètres du château d’eau se dressait la célèbre rotonde, bâtiment aujourd’hui disparu mais longtemps emblématique de Montreux-Vieux.
Construite selon les principes des grands dépôts ferroviaires de la fin du XIXᵉ siècle, elle s’organisait autour d’un pont tournant de 17 mètres de diamètre. Véritable cœur du dépôt, ce pont permettait de faire pivoter les locomotives afin de les diriger vers les différentes voies de remisage.
Les documents techniques allemands de 1896 indiquent que la rotonde possédait six fosses de visite permettant aux ouvriers d’accéder sous les locomotives. Chaque travée était équipée d’une cheminée d’évacuation des fumées et d’un aérateur destiné à évacuer la chaleur accumulée dans le bâtiment.
Selon les recherches de Daniel Lougnot, la remise pouvait accueillir jusqu’à dix locomotives. Cette capacité s’explique par la présence de petites locomotives-tender prussiennes, notamment les T3 et T8, suffisamment courtes pour être garées à deux dans une même travée.
Les photographies aériennes prises en 1935 montrent encore parfaitement la rotonde, le pont tournant, les voies de service, le château d’eau et le dépôt pétrolier « La Jeanne d’Arc », formant un ensemble ferroviaire impressionnant.
Les passionnés font revivre un bâtiment disparu
La rotonde continue aujourd’hui de faire parler d’elle.
À partir des cartes postales anciennes, des photographies aériennes, des plans de gare et des archives techniques, Daniel Lougnot et Denis Thurlingue ont entrepris un véritable travail d’archéologie ferroviaire.
Leur objectif est ambitieux : retrouver les dimensions exactes de la rotonde afin d’en réaliser une maquette fidèle en impression 3D à l’échelle HO.
Leurs échanges montrent combien il est difficile de reconstituer un bâtiment disparu. Nombre de travées, largeur des portes, emplacement des ateliers, affectation des locaux, profondeur des fosses… chaque détail fait l’objet d’une analyse minutieuse.
Ces recherches illustrent parfaitement la passion qui anime les amateurs du patrimoine ferroviaire montreusien.
Une gare où les locomotives ne connaissaient aucun repos
Montreux-Vieux était une gare frontière particulièrement active.
Les locomotives françaises arrivaient de Belfort tandis que les machines allemandes venaient de Mulhouse. Les changements de traction étaient fréquents, notamment après 1871 lorsque la frontière traversait désormais l’Alsace.
Pendant les longues opérations douanières, les voyageurs restaient dans les voitures tandis que les employés vérifiaient les papiers, contrôlaient les marchandises et recomposaient les convois.
Les locomotives profitaient de cette halte pour refaire le plein d’eau, charger du charbon et être rapidement inspectées.
Une photographie de mars 1970 montre la 141 R 628 entrant en gare avec le train de desserte E 589. Commencent alors près d’une heure de travail : décrochage de wagons, recomposition du convoi, essais complets des freins, attente d’une voie libre et remise des documents de circulation avant le départ.
Le destin extraordinaire de la locomotive 4441
Parmi toutes les locomotives passées par Montreux-Vieux, la 4441 est certainement la plus célèbre.
Pendant longtemps, son destin demeura mystérieux. On la croyait capturée ou disparue lors des combats d’août 1914.
Les recherches menées par Daniel Lougnot et l’étude des Journaux de Marche du 5ᵉ Génie ont permis de lever une grande partie du mystère.
La 4441 appartenait à une série prestigieuse de 112 locomotives de type 141 TB Mikado, numérotées de 4401 à 4512, construites par la Compagnie des chemins de fer de l’Est à partir de 1913.
Ces locomotives étaient parmi les plus modernes de leur époque. Leur disposition d’essieux – un bissel avant, quatre essieux moteurs et un bissel arrière – leur procurait une excellente adhérence et une grande stabilité, aussi bien pour les trains de voyageurs que pour les convois de marchandises.
Selon Daniel Lougnot, la 4441 fut récupérée à Thann par une compagnie du 5ᵉ Génie, chargée d’assurer l’exploitation ferroviaire autour de Montreux-Vieux. Mais les Allemands contrôlant alors Cernay, la locomotive ne put rejoindre la gare frontière. Elle demeura immobilisée dans la vallée de Masevaux, où elle resta comme prisonnière du conflit.
Cette précision met fin à une énigme qui passionnait depuis longtemps les historiens du rail.
Certaines locomotives de cette remarquable série poursuivirent ensuite leur carrière sous la SNCF jusqu’en 1972. Deux exemplaires ont été sauvegardés, restaurés et sont aujourd’hui classés Monuments historiques, où ils témoignent encore de l’excellence de la construction ferroviaire française.
Les locomotives face aux dangers
Malgré leur puissance, les locomotives restaient vulnérables.
Le blog rappelle plusieurs déraillements survenus dans la gare, notamment en 1885, 1887 et 1891, qui interrompirent la circulation pendant plusieurs heures.
Le 13 juillet 1934, des escarbilles projetées par une locomotive à vapeur mettent le feu aux récoltes bordant la voie ferrée, un risque bien connu avant la disparition de la traction vapeur.
Le drame le plus terrible survient le 11 décembre 1946. Dans un épais brouillard, un train de marchandises percute un autre convoi arrêté pour ravitailler sa locomotive en eau. La violence du choc renverse la machine, pulvérise plusieurs wagons et provoque la mort de trois cheminots, tandis que cinq autres personnes sont blessées. Cet accident demeure la plus grave catastrophe ferroviaire de l’histoire de Montreux-Vieux.
Un patrimoine qui continue de faire rêver
Aujourd’hui, les locomotives à vapeur ont disparu depuis longtemps des voies de Montreux-Vieux. Pourtant, leur souvenir reste profondément ancré dans la mémoire collective.
Grâce au travail remarquable réalisé sur le blog de Montreux-Vieux, enrichi par les recherches de passionnés comme Daniel Lougnot et les échanges avec de nombreux amateurs de patrimoine ferroviaire, cette histoire continue de s’écrire.
Chaque photographie retrouvée, chaque plan étudié, chaque carte postale identifiée et chaque témoignage permettent de mieux comprendre le rôle exceptionnel joué par cette gare frontière dans l’histoire du chemin de fer en Alsace.
Des petites locomotives prussiennes T3 aux puissantes 141 TB Mikado, en passant par les célèbres 141 R de l’après-guerre, ces machines racontent une aventure humaine autant que technique. Elles évoquent le savoir-faire des cheminots, les bouleversements des deux guerres mondiales, les progrès de l’industrie ferroviaire et l’intense activité qui faisait autrefois de Montreux-Vieux l’un des plus grands carrefours ferroviaires de l’Est de la France.
Aujourd’hui encore, elles demeurent l’un des plus beaux symboles du patrimoine de Montreux-Vieux et continuent de faire rêver tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du rail.












